Kurmâsana, retour d’une pratique 

Nous avions passé quelques jours dans un fort Mistral, j'avais donné une séance en extérieur pour fêter le Printemps, avec beaucoup d'équilibre, de postures pour ouvrir le corps, le cœur. Le lendemain de cette séance en plein vent et en pleine lumière, j'ai pratiqué seule, guidée par Isabelle Morin Larbey.

Elle nous proposait la posture de la Tortue, Kurmâsana.

Posture que je connais bien et que j'apprécie.

Je la pratique souvent en posture de compensation.

Ce jour- là, elle était la posture centrale. 

L'attention, la préparation, le chemin de la séance, tourné vers cette posture centrale a amplifié les effets et m'a permis de mesurer, pendant plusieurs jours après la séance, les mouvements internes, les déplacements profonds dans le corps, dans le psychisme et j'ose le dire, dans l'âme. Car c'est bien cela que j'ai ressenti et que je ressens encore. J'ai fait cette séance lundi, j'écris ces lignes le mercredi suivant.

Je vais donc rester du mieux possible en contact avec ces sensations pour les partager avec vous le plus fidèlement possible.

Le corps

J'avais des tensions dans la nuque et le dos présentes depuis quelques semaines et allant en s'amplifiant avec le vent froid, les soucis quotidiens personnels et ceux de mes élèves, de mon entourage, un mental qui galope, les infos... Ces tensions ont été mises en lumière pendant toute la séance, et se sont intensifiées dans la posture.

La nuque avait du mal à lâcher.

Le dos avait du mal à s'étirer.

Ayant l'habitude d'écouter mon corps, j'ai pu percevoir les lieux exacts de "nœuds". 

Lors de la posture du Triangle debout, Trikonâsana (au centre, en partant d'Ardha Uttanasana et non en flexion latérale) qu'Isabelle nous a proposé en préparation à Kurmâsana, je ressentais déjà ces résistances dans la nuque.

Un travail était en cours, je devais être attentive à cette zone sensible ce jour- là. Y aller en dialoguant avec elle, sans forcer.

Accepter de prendre ce temps.

Et d'amener le souffle. Le souffle en tant qu'énergie, conscience, véhiculée par le regard intérieur et la respiration.

La respiration proposée par Isabelle était en rythme langhana.

Revenons sur ce terme, Langhana:

Langhana est un mot sanskrit qui signifie «jeûner», «réduire» ou «diminuer à sa cause». Dans la pratique médicale traditionnelle indienne connue sous le nom d'Ayurveda, le langhana est utilisé pour décrire les régimes amaigrissants, le jeûne et la thérapie de perte de poids en général, mais comprend des traitements connexes qui réduisent divers types de lourdeur dans le corps et l'esprit. Dans la pratique, le rythme de la respiration "langhana" nous propose d'allonger le temps d'expire par rapport au temps d'inspire. Cela peut être 1 temps ou plus. On peut aussi allonger le temps poumons vides: Bahya Kumbhaka (Bahya: extérieur/ Kumbhaka: rétention). 

Ici, Isabelle nous proposait simplement d'allonger le temps de l'expire par rapport à l'inspire.

C'est bien ce rythme langhana qui m'a permis d'accompagner le corps et en particulier la nuque dans mon cas dans la posture du Triangle. Il y a eu dans cette expire longue, l'installation d'un Pranayama (contrôle du souffle) dans la pratique posturale.

C'est ici que nous touchons du doigt cette union du matériel et de l'immatériel.

Dans cette variante de Trikonâsana, campée sur mes deux jambes, consciente du travail musculaire des jambes, du dos, des épaules ainsi que du travail d'étirement du corps, présente et habitant mon corps, l'attention se porte sur la respiration. Et donc sur l'énergie subtile qui est véhiculée par la respiration. Tout en habitant de façon très "matérielle", dans sa structure, le corps. Cet effort pour tenir la posture "physiquement" en laissant le souffle être le guide, en laissant le souffle pénétrer et circuler dans chaque partie du corps, est il me semble l'EFFORT de discernement et d'union qui a donné son nom au HATHA Yoga.

Le Yoga de l'effort, l'union des contraires: la lune et le soleil, la gauche et la droite, le ciel et la terre, le corps et l'esprit... l'impermanent et le permanent.

La tenue et le lâcher-prise. La fermeté et l'aisance: Sthira/ Sukha.

Cependant, cela demande aussi un regard clair et sincère, détaché sur sa propre pratique, vouloir lier les opposés peut faire intervenir un "effort forcé" qui n'est pas l'effort dont nous parlons ici.

Afin de ne pas être "aveuglé" par notre égo et un effort-force dont parle souvent Isabelle, il me semble important de revenir aux textes fondamentaux qui peuvent être une lanterne sur ce chemin parfois difficile.

Penchons nous un instant sur les Yoga-Sutras de Patanjali, faisant partie des textes fondamentaux du Yoga (entre -200 et 500 après J.C.) composé de 195 aphorismes (sutras).

"Abhyâsa-vaïrâgyâbhyâm tan-nirodah.", I.12.

Ce qui signifie (traduction F.Mazet): "L'arrêt des pensées automatiques- but du Hatha Yoga selon Patanjali- s'obtient par une pratique intense dans un esprit de lâcher-prise."

Et la suite nous éclaire encore sur ce point

1.13: "Tatra sthitau yatno'bhyâsa." : "Dans ce cas, cette pratique intense est un effort énergique pour s'établir en soi-même".

L'effort intense serait donc dans le fait de s'établir en soi-même.

Il y aurait ici, dans le corps, dans l'Être une guidance.

Une guidance qui nous permettrait de ne pas tomber dans le piège de l'égo qui est toujours insatisfait et qui, malgré son utilité vitale dans certaines circonstances, n'a pas lieu d'entrer en jeu ici. Nous irions, avec l'égo, dans un effort "non juste" pour soi. Non justifié. J'en ai fait l'expérience, surtout dans mes premières années de pratique. Et je me suis fait mal, à chaque fois que l'égo prenait le dessus. Finalement, cela m'a beaucoup appris. Notre travail sur le tapis est d'explorer les profondeurs de l'être, nos propres limites, à tous les niveaux. 

Cela demande une écoute, un accueil et beaucoup d'humilité. 

Svâdhyâya: l'étude de soi (et des textes sacrés) doit se faire en effet avec sincérité, patience et acceptation. 

"Connais toi, toi-même" la célèbre devise inscrite au frontispice du Temple de Delphes que Socrate a repris me vient alors à l'esprit… “et tu connaîtras l’univers et les dieux.”.

Connaître ses limites, dans les postures voilà ce que nous expérimentons. Ne pas être en dessous de nos limites ni au-delà. Les atteindre, y rester. Les habiter. Que ce soit les limites du corps, les limites émotionnelles ou mentales... Les observer, se désidentifier progressivement et observer le souffle qui les met en mouvement. Alors les limites apparaissent souples, moins figées. 

Elles sont ici aujourd'hui mais nous pouvons sentir qu' il y a quelque chose au-delà. Et peut être, acceptant cela, les limites vont être repoussées. Ou peut-être pas. Mais au moins, il y aura de la vie là dedans, du mouvement. Et cela change tout. J'en ai fait l'expérience au plus profond de mon être. Et ma vision de la vie en a été bouleversée. Mes potentiels sont apparus. 

Et j'en ai encore le cœur plein de gratitude! 

Ce sont ces questions simples qui ont été pour moi les plus importantes et vers lesquelles je reviens comme un mantra, comme une prière sacrée: 

Comment mon corps vit la posture, que me dit-il? Quel est le rythme de mon souffle? Suis-je centrée? Puis-je affiner la posture? Aller plus loin? Est ce que je me respecte? Y a t il un jugement? Suis-je dans l'acceptation? Pratique de présence intense, d'effort intense. 

J'entre dans la conscience du corps par ces questions. Et la conscience de ce qui est plus grand que moi. 

Car ce qui est plus grand que nous est en nous, au cœur de chaque cellule. Cela aussi, je l'ai vécu dans mon corps.  Et cela ne m'a pas rendue inconsciente, au contraire, j'ai toujours les pieds sur terre.  C'est bien grâce à la sensation profonde de mes pieds sur terre que j'ai pu vivre cela. Et je reviens sans cesse sur terre. C'est d'elle que vient l'élan sur lequel nous pouvons nous appuyer. Un élan qui vient de très loin. Là est l'expérience humaine. Et c'est bien ce que je suis, un être humain traversé par un souffle divin qui n'est pas à moi. Et qui pourtant me traverse et m'anime comme tout ce qui est. Cet équilibre terre/ciel, nous le vivons dans le corps. Dans les postures d'équilibre et finalement dans toutes les postures! Plus je m'enracine, plus je m'élève. Sentir d'où je pars pour appuyer dessus, prendre appui et s'élever, grandir. Mais revenons à l'égo, nous comprenons pourquoi ici nous devons surveiller l'égo! Dans ces moments, il n'attend qu'une chose: entrer en piste!!

Continuons,

1.14: "Sa tu dhîrghakâla-nairantarya-satkâra-âdara-âsevito dridha-bhûmih": "Mais elle n'est une base solide que si elle est pratiquée avec ferveur, persévérance, de façon ininterrompue et pendant longtemps."

Pour cela, et j'en fait l'expérience au creux de chaque séance, il faut se donner le temps.

Un temps "horloge" au départ (comme dirait Eckart Tolle) qui va évoluer, grâce à cet effort en un temps différent, le temps présent.

Maintenir la posture du Triangle dans ce cas précis m'a permis d'habiter le corps et le souffle.

De les discerner, de les rencontrer, l'un puis l'autre. De vivre ce va et vient comme si j'accueillais deux amis chez moi.

Le temps de statique dans la posture des 6 respirations est un minimum il me semble pour vivre cela.

Le corps prend le temps d'adapter la posture pour pouvoir la maintenir et l'approfondir.

Nous prenons le temps d'écouter sa sagesse.

Dans le cas de Trikonâsana: fléchir un peu les genoux? descendre un peu le dos? le redresser? descendre le bras tourné vers le ciel? ne pas tourner la tête?

Toutes les adaptations sont possibles si l'intention est la même. Et il me semble important de s'accorder ces adaptations pour pouvoir vivre ce temps du corps pleinement, ces 6 respirations, ou plus. Dans cette grande torsion, le regard vers le ciel, il ne faut pas perdre de vue notre ancrage, notre stabilité.

Là aussi le rythme langhana, en plus de nettoyer le dos, de l'alléger, d'assouplir le corps, nous permet de sentir notre sangle abdominale mais aussi nos jambes, notre bassin.

L'expire est le retour à la Terre.

Celle qui nous permet de lâcher dans la Terre et de retrouver le lien qui unit profondément le corps et la Terre.

Un lien sacré dont parle avec tant de poésie et de justesse Yvan Amar dans "La conscience corporelle":

"En rentrant dans l'intimité de la pesanteur du poids du corps, vous allez découvrir que le poids est une force. 

C'est la force d'attraction de la terre, c'est la force de gravitation. Le poids n'est pas une espèce de masse lourde que l'on doit porter, ce n'est pas un objet. 

C'est une loi, c'est une force. (...)

Comment allez-vous vivre maintenant le poids du corps, et la pesanteur en tant que force que la mère-terre exerce sur vous?"

Allons voir du côté de l'anatomie après avoir "senti" le corps grâce au souffle, après avoir expérimenté la posture dans l'ici et maintenant.

Pour laisser place au savoir instinctif, personnel, intime et ensuite, aller discuter avec les livres, les "connaissances extérieures". Qui sont évidemment essentielles pour approfondir la pratique!

Il m'apparaît aujourd'hui très intéressant de pratiquer ainsi afin de construire son regard, d'affiner ses perceptions dans un premier temps. De faire confiance.

Écouter sa voix intérieure et lorsqu'on l'entend clairement, discuter avec "les voix extérieures".

Cela demande une certaine discipline de nos jours! Car les voix extérieures sont nombreuses et parfois assourdissantes!

L'anatomie dans Kurmâsana

L'anatomie est un domaine passionnant, essentiel. Lorsque je me penche sur les dessins et explications de Blandine Calais-Germain, je sens que mes sensations prennent forme. C'est un univers qui s'ouvre.

Un univers de noms, de connaissances scientifiques et d'émerveillement pour la complexité et la sagesse de la nature qui nous a fait ainsi.

L'anatomie nourrit la pratique, l'enrichit, elle nourrit mon chemin spirituel.

Je ne vais pas faire ici un copier/coller de manuels d'anatomie sur la posture de la Tortue.

Afin de suivre un chemin clair et le postulat de départ: partir de mon expérience. Et en l'occurrence d'une expérience particulière: mon vécu dans la séance d'Isabelle Morin Larbey dont il est question ici.

Nous allons donc voir la posture telle que je l'ai prise lors de cette séance, dans sa forme "rentrée": les pattes et la tête de la Tortue rentrées à l'intérieur.

Dans cette forme de Kurmâsana, nous sommes en assise au sol, les deux jambes fléchies, plantes de pieds en contact, hanches en ouverture (abduction), fémurs en flexion, rotation latérale (externe) et tibias en flexion et rotation médiale (interne).

Le tronc est en flexion, la tête relâchée. Les bras sont glissés sous les jambes, les mains coiffent les pieds.  Selon la possibilité au niveau des jambes, la tête descend vers les pieds. 

Par rapport au contexte extérieur (mistral violent) et intérieur (tensions nuque et dos, fatigue profonde nerveuse et physique avec du mal à "me poser"), j'ai bien senti que c'était cette forme que je devais prendre ce jour-là. J'ai expérimenté la forme "pattes et tête" sorties, cela ne convenait pas du tout à  "mon" énergie du moment.

C'est véritablement mon corps qui m'a dit : "Tiens, là, tête et pattes rentrées je suis bien, j'ai envie d'y rester."

Dans cette posture choisie, nous retrouvons la symbolique de la Tortue: la patience, la stabilité, la lenteur. Le dos représente le ciel, le ventre représente la terre.

Elle entre en elle, dans sa demeure. Partout elle se déplace, sereinement avec sa demeure, sur elle. Elle porte son monde partout où elle va, elle porte le monde.

Dans mon corps, et grâce à la préparation d'Isabelle et à la conscience du souffle, du rythme langhana de cette séance, il y a eu dans ce moment une véritable sensation de transformation et d'incarnation (j'ose le dire!): une surprenante ouverture du dos d'abord puis les yeux plongés dans le noir profond se sont déposés et ils ont plongés dans les profondeurs.

Ce socle large et stable du bassin, des hanches et des jambes (un losange se dessine sur le sol) a soutenu cette ouverture du dos et cette ouverture des profondeurs du corps. Lui permettre d'être.

Afin de préparer ce socle, nous avions notamment maintenu les jambes "en losange", dos au sol, les deux bras vers l'arrière "en colline". Et l'expire, était dirigée dans les hanches, dans les genoux. Cette expire qui ici encore a soutenu le corps, l'a accompagné vers la terre dans un étirement intense et bienveillant à la fois:

Étirement des adducteurs (regroupant 5 muscles qui occupent la partie médiale de la cuisse allant du pubis au fémur).

Le travail d'Uddiyana Bandha (le ventre est "aspiré", "ventousé" à poumons vides) dans cette posture m'a fait sentir ce que je pouvais ouvrir dans la colonne vertébrale (Uddiyana Bandha: le grand envol!), l'espace entre le bassin et la cage thoracique: l'ouverture du dos que je retrouverai dans la posture de la Tortue.

J'ai eu par ailleurs pendant plusieurs jours de magnifiques sensations d'ouverture à l'avant du bassin et dans le bas du dos.

Il y a eu le travail au niveau des muscles profonds du bassin (piriforme notamment) et en parallèle un grand travail de nettoyage et de stimulation des chakras inférieurs: Muladhara, Svadhistana, et accessoirement Manipura. 

De part cette grande flexion, il est bien entendu que Kûrmasana apaise le système nerveux.

C'est là aussi un éclairage intéressant car correspondant tout à fait à mes sensations vécues pendant et après la posture: une grande et profonde stabilité en même temps qu'une grande ouverture, une présence intense à ce qui est mais détachée des émotions et pour revenir aux sens dont je parlais au début, je n'ai plus été, pendant plusieurs jours "envahie" par ce que je percevais de l'extérieur.

J'étais donc plus centrée. On parle de force centripète (qui se dirige vers le centre) dans cette posture.

Le fait de former une boucle des pieds à la tête et de stimuler les chakras du bas par le souffle contrôlé nous amène dans cette sensation puissante. Une force en mouvement se dirigeant vers notre centre qui plonge dans les profondeurs de l'être, profondeurs qui me semblent infinies. L'univers intérieur! Voilà ce que j'ai pu expérimenter dans cette posture ce jour-là.

Et le corps mémorise cette expérience. Nous entrons dans une sphère plus subtile. Partant du corps. Et y revenant. Autrement.

En ce qui concerne le retrait des sens (Prathyahara), j'ai souhaité approfondir mes recherches en allant sur internet et j'ai découvert un texte intéressant de Shri Mahesh (Yoga et symbolisme, pages 177, 179 et 180) car il reflète exactement ce que j'ai vécu:

Symbolisme de Kûrmasana

  Selon la pensée mythique indienne, la tortue symbolise la vie éternelle. Sa longévité conduit à lui associer l’idée d’immortalité. Dans le sacrifice rituel, une petite tortue vivante était insérée dans le sol, à la base de l’autel en briques sur lequel brûlait le feu sacrificiel. Le sacrifice terminé, on démolissait l’autel car on devait retrouver la tortue vivante.

    La légende raconte que la tortue sortit des entrailles du créateur Prajapati, le maître de l’univers, pour en achever la création. Elle est apparentée aux divinités les plus importantes.

    Vishnu, afin de sauver le monde englouti dans l’océan et l’indifférenciation, prit la forme de la tortue pour porter la terre et assurer sa stabilité lors du barattage de la mer de lait qui devait fournir le nectar d’immortalité ou Amrita. Il sauva ainsi tout ce que l’homme désirait intensément: l’immortalité, la richesse et l’harmonie, le pouvoir de guérir, la force en son sens absolu, la vigueur physique en tant que support de l’illumination mentale.

    La tortue symbolise le ciel par la partie supérieure de sa carapace. Elle est médiatrice entre le ciel et la terre par son «plastron» (la partie ventrale). Elle possède ainsi les pouvoirs de la connaissance. L’observation de son comportement a été, pour la plupart des sages d’obédience jaïne, source d’enseignement, et ils l’ont considérée comme un guide ou un maître. Face à un danger, la tortue s’immobilise et rentre sa tête dans sa carapace.

    Elle devient impénétrable en raison de sa conformation et de sa solidité. Symbole de concentration, cette rétraction constitue une éloquente image spirituelle dans la tradition hindouiste. De même, les yogis savent vaincre le danger et pratiquer Pratyahara (retrait des sens): « Lorsque, telle la tortue rentrant complètement ses membres, l’homme isole ses sens des objets sensibles, la sagesse en lui est vraiment solide (Bhagavad Gita 2-58).

    […] Les tortues pondent des milliers d'œufs qu’elles abandonnent sur les rivages. Quelques-uns seulement de ces œufs éclosent. De même, l’homme produit d’innombrables pensées dont toutes ne sont pas bonnes. Les meilleures rappellent ces œufs, dont la coquille, en se brisant, libère la jeune tortue. Celle-ci se lance alors dans l’immense océan pour se faire une place parmi les innombrables créatures. Il en va de même pour l’homme qui doit s’insérer de son mieux au sein de la société humaine.

    Pour devenir maître de soi, il faut savoir nager dans les turbulences de la vie, comme la tortue ballottée par les flots. Il s’agit, tel un navigateur solitaire, de piloter sa propre destinée à la recherche de son soi éternel, lui-même manifestation de l’Etre invisible ».

Se retirer dans sa demeure n'est donc pas une fuite ici. Car ce que l'on vient chercher est le soi véritable. C'est là que nous renforçons les bases de la maison, dans le corps, dans le bassin, dans nos appuis sur la terre. Pour nous élever, aller vers l'extérieur, incarner ce que l'on est. Et dans la confiance de ce que l'on est, dans cette joie d'être responsable de sa parole, nous accueillons la parole de l'autre, sa différence, sa présence, sans peur. Car quelque chose de plus grand nous relie, et nous le savons, car nous l'avons vécu dans le corps.

Dans cet extrait, Shri Mahesh parle de "Pratyahara", le retrait des sens. Cela m'amène à parler de la méditation, avec l'envie de ne pas tenter d'expliquer ce que c'est... Peut-on seulement le faire? Je ne pense pas. Mais de témoigner de ce que j'ai vécu de façon très personnelle jusqu'à aujourd'hui dans la méditation et notamment dans Kurmâsana. C’est ce que je vais tenter de faire.

LA MÉDITATION

La méditation est ma maison. Le lieu où je sens la puissance qui traverse mon corps. Pendant l'année 2020 où nous étions confinés, je restais chez moi seule la plupart du temps. La méditation quotidienne est devenue le moment central de ma journée. Le sons, les images, toutes les sollicitations extérieures étaient beaucoup moins importantes. Après le moment de torpeur et de vent de panique à la suite de ces annonces de confinement et surtout parce que nous ne comprenions pas du tout ce qu'il se passait, il y eut une sensation de paix très profonde. Cette sensation ne me quitte plus depuis un an. Même dans les moments de doute et de tempête, elle est toujours dans "le fond". Comme si j'étais allée chercher plus en profondeur. Et dégageant tout ce qui était encore inutile, la paix était remontée à la surface d'une façon plus durable que lors de mes pratiques de méditation postérieures.

J'ai senti un ancrage comme je ne l'avais jamais senti avant. C'était et c'est encore un ancrage relié directement à ce que je suis profondément.

Et c'est dans le bassin que je l'ai senti.

En assise, lors des séances de méditation j'ai pris conscience, qu'avant de vivre ce moment de paix, je ressentais une contraction dans les fessiers, dans les cuisses, dans les hanches. Comme si j'étais prête à fuir.

Fuir.

Jusque là je ne percevais pas cette sensation de fuite dans mon corps. Je m'y étais trop habituée je pense. Je la connaissais "mentalement" mais pas physiquement.

Et puis, nous sommes confinés. Nous pouvons bouger mais peu!

Alors je prends le temps de regarder, d'observer, longtemps, l'olivier devant ma fenêtre, le scarabée dans mon jardin... Je prends le temps de méditer, plus longtemps.

Je me rends compte que je n'ai plus envie de fuir. Que je dois être là où je suis. Que je m'accepte telle que je suis. Que c'est là, à cet endroit que je peux rencontrer l'inconnu que je cherche en moi. Que je peux explorer, évoluer, guérir, créer. Il n'y a pas d'autres endroits pour le faire que là où je suis.

Et cela change tout, radicalement. Et puis je rencontre la posture de Kurmâsana. L'ouverture des hanches. J'approfondis alors dans le corps ce sentiment de présence. Ma maison devient plus grande. Et ce n'est pas la présence de ce que je pense être "moi", de mon histoire. C'est une présence à la fois vide et vibrante, où il n'y a pas de mot. Et d'où tout peut naître.

La posture de Kurmâsana telle que je l'ai pratiquée en ce lundi 22 mars 2021 avec le rythme langhana m'a permis de lâcher prise complètement avec cette envie de fuir qui était là, dans mon bassin.

Peut-être que cette envie reviendra, mais elle ne reviendra pas de la même façon. 

Le corps a vécu autre chose, il a mémorisé autre chose.

A partir de cette ouverture des hanches et des jambes dans la terre, de cette "impossibilité de bouger",  j'ai senti ce qui montait dans le canal "sushumna" au centre de la colonne vertébrale. Cela irradiait de chaque côté, à droite et à gauche et montait le long de la colonne.

Le dos arrondi comme la carapace de la tortue, irradie, s'ouvre, s'illumine, tourné vers le ciel. Il ne porte plus le corps, il porte le ciel et le ciel entre en lui. Est ce le bon mot "porté"? Il accueille le ciel convient mieux il me semble. La Kundalini monte (le serpent), délivrée. Puissance créatrice.

Je la compare aux figures du dragon qui sont dans la mythologie, comme le serpent dans la bible, la figure du mal absolu qui amène l'apocalypse ("la révélation" en grec)... Le serpent enserre le monde pour le détruire.

Que détruit il vraiment? Ce qui doit être détruit. Car ce qui meurt dégage une énergie qui elle, peut se développer. Le feu brûle, détruit, il permet aussi de forger, de cuire la terre pour créer de nouvelles formes. Et ce processus dans le corps est attisé par l'expire, comme on souffle sur un feu pour qu'il prenne. En expirant, selon la tradition de Madras, nous commençons par un léger resserrement de l'anus (Ashvini mudra) et des sphincters. Ce serait plutôt une "aspiration".

La sensation de les remonter. Le souffle sur les "braises" fait jaillir le feu, l'énergie qui est consciemment et de façon très concrète, par l'aspiration des sphincters, dirigée vers la colonne vertébrale et la remonte en suivant un chemin tracé depuis toujours dans le corps.

L'expire dirige cette énergie, la réveille, nettoie tous les obstacles sur son passage, détend le corps pour lui permettre de s'imprégner, de vivre pleinement la circulation de cette énergie.

Dans la posture de la Tortue cette sensation a été d'autant plus puissante pour moi que l'expire m'amenait à ouvrir à chaque fois un peu plus les hanches et les genoux dans la terre.

Sensation de pouvoir se laisser aller de tout son poids dans la Terre.

C'est cette force de ne pas fuir mais d'être "ici et maintenant" qui permet cette montée d'énergie. Prana. L'énergie vitale. Je suis ici et pourtant tout est en mouvement en moi. Tout est transformé. Je maintiens mon socle, comme je maintiens le cap pour que la direction soit claire. Plus je veux me grandir, plus je veux avancer, accueillir, m'ouvrir, plus je dois être ancrée, faire confiance, abandonner dans la terre. 

C'est cette force de la pesanteur, cette ouverture sur le sol, ce contact avec la Terre qui autorise le dos à s'ouvrir et à accueillir le ciel, l'espace, l'inspire. Simplement accueillir, permettre. 

Alors, goûter la qualité de l'inspire devient délicieux! C'est étonnant, frais, totalement nouveau. L'inconnu. Les voiles sont hissées!

Il n'y a pour moi pas de sensation plus créative que cela! Dans la posture de la Tortue ce jour là, je suis alors entrée en méditation, un état de présence intense à l'instant, sans effort. J'ai senti que j'étais en train de "ranger la maison". Plutôt que quelque chose rangeait la maison, triait, jetait, nettoyait. Et j'observais cela avec un immense sourire intérieur. Une immense gratitude. Sans commentaire. Quelque chose était en mouvement.  Je devais juste être présente, dans le souffle, dans le corps. Maintenir le cap. En confiance, en ouverture. En accueil. Comme je le sens maintenant au plus profond de mon être et dans toute chose, il y a une sagesse plus grande que moi qui est à l'œuvre. Cela parle de croyance. De croyance dans l'énergie de vie. Et de ma participation en tant qu'être incarné.

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Sarvangâsana, la chandelle en pleine nature, retour sur une pratique